Eschatôn

Eschatôn

Titre : Eschatôn
Auteur : Alex Nikolavitch
Éditeur : Les Moutons électriques (La Bibliothèque voltaïque) (fiche officielle)
Date de publication : 3 juin 2016

Synopsis : La grande armée de Foi avait déployé deux légions de diacres pour en finir avec un monde maudit, siège d’une très ancienne et très abominable Puissance qu’il était grand temps de faire périr par le feu, comme l’ordonnait le Saint Catéchisme.
Quand Wangen se réveille de sa transe de combat, de la boue jusqu’à la taille, il découvre avec horreur que ses pouvoirs guerriers l’ont abandonné. Lui et ses quelques camarades survivants doivent échapper à la jungle et à l’ennemi qui y rôde. Mais un autre ennemi se profile alors, infiniment plus redoutable et retors. Une science que l’on croyait oubliée depuis des générations sans nombre. Celle-là même qui une fois déjà avait condamné tout un univers…

Note 3.0

Quand il lui arrivait de plonger ses regards dans l’esprit d’un de ses congénères, Lothe n’y voyait souvent que des préoccupations communes et vulgaires. Et, quand elles ne l’étaient pas, elles n’avaient aucun sens à ses yeux. Ces gens se rendaient malades en se demandant de quoi demain serait fait. Pour la plupart d’entre eux, demain devait se maintenir à l’identique du présent. L’inattendu, le changement, la remise en cause du statu quo, tout cela les terrifiait. Ils s’accrochaient à de minuscules privilèges, à des bribes de pouvoir ou de réputation, sans jamais s’interroger sur le sens de leur vie et de ces colifichets dont ils encombraient leur esprit.

Vous connaissez sûrement déjà Alex Nikolavitch en tant que scénariste de bande dessinée, traducteur ou même en tant qu’essayiste, notamment sur la mythologie super-héroïque, la cosmologie et la fin des temps. Toutefois, avec ce roman Eschatôn, paru chez Les Moutons électriques, il se lance aussi en tant qu’auteur, et auteur de science-fiction/fantastique en l’occurrence.

Ce roman qui devait au départ se titrer « Eschatôn Diakonoi » nous fait suivre, par une alternance de points de vue, la croisade spatiale de la Foi grâce à des légions de diacres dirigées par des épiscopes et des ecclésiarques, croisade ayant pour doubles destinataires, les hérétiques ayant renié la Foi et les « Puissances », êtres quelque peu surnaturels la mettant à mal. Clairement, nous sommes là dans une transposition de la Chrétienté médiévale dans un univers très space opera. Ce n’est pas gênant du tout, et c’est au contraire très bien fait : l’auteur mêle un vocabulaire technique intéressant avec une transposition bien fichue des termes catholiques comme diacres, hérétiques, hiérarques et autres inquisiteurs. C’est là l’aspect le plus réussi du roman : l’aventure trouve un souffle épique quand l’intrigue commence à s’épaissir et que les personnages s’influencent enfin mutuellement. C’est dans ces moments d’épopée spatiale que le roman trouve ses meilleurs pages. Et ce n’est pourtant pas simple d’allier cela à des réflexions métaphysiques sur le poids de l’histoire, la cohérence d’une cosmogonie et la relativité d’une mythologie. L’auteur le réalise efficacement, car cela vient prolonger le conflit entre la rectitude de la Foi, la relative liberté des Puissances et la soif de connaissances des hérétiques ; d’ailleurs, ce triptyque de la raison semble être symbolisé par ce triangle qui sépare tous les paragraphes entre eux. À la suite des personnages, le lecteur découvre sur quelle histoire est fondée cette partie d’un univers très éloigné et l’auteur respecte ensuite un principe très important quand on essaye d’intéresser des lecteurs à un univers tout neuf : raconter l’histoire la plus importante de cet univers-ci.
Dès les premiers chapitres, nous plongeons dans la chasse des ennemis de la Foi par des légions de diacres, dont nous suivons avant tout un représentant en la personne de Wangen, jeune diacre qui va subir bien des tourments et dont la foi sera mise plusieurs fois mise à l’épreuve.

Toutefois, et heureusement car finalement je n’ai pas accroché à sa vision manichéenne à outrance, celui-ci n’est pas seul dans cette traque sans fin ou presque. D’autres personnages peuvent réclamer le titre de protagoniste, au premier rang desquels figurent Alania, une ancienne lictrice qui découvre au fur et à mesure la complexité de la société portée par le Saint Catéchisme, et surtout Lothe (mon préféré, indubitablement), déclaré tout à la fois relaps et inquisiteur, devant enquêter sur les raisons qui lui ont fait perdre deux légions sans raison apparente. Je ne vais pas plus loin dans la présentation des personnages, car la galerie proposée peut elle-même parfois offrir la possibilité de s’y perdre, en témoignent les débuts de certains chapitres qui n’expriment pas toujours clairement le point de vue que nous allons adopter et c’est de temps en temps au bout d’une page ou deux que le doute n’est plus permis. Pour autant, le sommaire est, lui, très carré, et met en valeur la progression de l’intrigue : d’abord une première partie faite pour présenter les personnages (diacres, limiers, relaps, hérétiques, etc.), puis une deuxième partie qui replace dans leur contexte les objets de l’intrigue qui vont faire sens au fur et à mesure et surtout faire se réunir certains personnages (les livres, la communion, les envahisseurs), et enfin une troisième partie qui reprend les éléments qui vont se déchaîner (puissance, anathème) pour aller jusqu’à la conclusion (la courte quatrième partie).

Et là, vous allez me dire, on a le bon sujet, on a les personnages, on a un univers à découvrir, il ne reste plus qu’à se délecter de l’horreur lovecraftienne promise dès le quatrième de couverture et dès la couverture elle-même ! Eh bien (et je peux tout à fait me tromper, c’est évident), cet aspect horrifique très spécifique est quand même bien restreint, malgré la belle composition graphique de Melchior Ascaride en couverture, et c’est bien à une croisade space opera à laquelle nous assistons avant tout, il ne faudrait pas imaginer que ces deux thématiques passionnantes soient mises en avant d’égale manière. Je dirais que trois chapitres font fondamentalement référence à la fameuse « Puissance » Cthulhu (même si j’ai plutôt pensé à une créature « qui bave et qui glougloute »), mais il n’y en a vraiment qu’un seul qui nous saisit grâce à une horreur toute fantastique, et à ce titre le premier chapitre sur « Les diacres » est particulièrement bon, nous traînant à travers une jungle angoissante pour déboucher sur un mausolée étrange dont le souvenir marquera quand même les personnages présents. À partir de ces aspects-là, on peut regretter quelques maladresses de différents types : la montée très intéressante vers un climax final n’offre finalement pas de fin, nous laissant dans une expectative métaphysiquement perturbante (en même temps, cela signifie que l’auteur a réussi son coup pour nous faire réfléchir sur notre sens de la vie) ; certaines tournures de phrases m’ont bien gêné, notamment sur certaines propositions au subjonctif ; enfin, même si ce n’est pas du niveau du premier tirage des Âmes envolées, je regrette, sur quelques chapitres, les petites faiblesses de la relecture qui nous laissent au moins une fois sur un paragraphe qui n’a pas de sens du fait d’une phrase complètement tronquée, c’est quand même dommage et, personnellement, c’est le genre de choses qui me sort bêtement de ma lecture.

Finalement, j’attendais sûrement trop d’Eschatôn et du mélange « fantastique lovecraftien » et « space opera religieux », mais ce premier roman vaut vraiment le coup pour ses réflexions métaphysiques et son aventure spatiale. Pour se rattraper davantage sur le fantastique d’horreur, nous attendons avec impatience la prochaine sortie d’Alex Nikolavitch : sa biographie de H. P. Lovecraft chez 21g !

Autres critiques : Blackwolf (Blog-O-Livre) ; Jean-Luc Rivera (ActuSF) ; Lhisbei (RSF Blog) ; Lutin82 (Albédo – Univers imaginaires) ; Nébal (Welcome to Nebalia) ; Vil Faquin (La Faquinade) ; Xapur (Les lectures de Xapur)

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À propos de Dionysos

Kaamelotien de souche et apprenti médiéviste, tentant de naviguer entre bandes dessinées, littérature de l’imaginaire et quelques incursions vers de la littérature plus contemporaine (@DenisPiel). Membre fondateur du Bibliocosme, également chroniqueur dans La Tête en l'Ère (ImaJn'ère), dans Les Chroniques de l'Invisible et sur Radio G!.

Publié le 13 juin 2016, dans Science-Fiction, et tagué , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 11 Commentaires.

  1. Merci pour ta critique, du coup tu m’évites un achat inutile. Car pour moi, le principal intérêt du bouquin était le mélange space op + Lovecraft : si ce dernier aspect est très léger, du coup le bouquin n’a plus assez d’attrait à mes yeux pour justifier la dépense.

  2. Oh! je suis assez hésitante du coup. Ce n’est pas en raison d’un mélange fantastique lovecraftien trop léger, mais par ta notation 3 étoiles.
    L’aventure spatiale matinée de space op religieux me tentait quand même beaucoup!
    Ahhh! J’hésite.

  3. Ca me tente beaucoup moi, un space op religieux, ça m’intrigue !

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