Festival Étonnants Voyageurs 2016 : Sur la route avec les migrants

Outre les excellentes tables-rondes consacrées aux explorations et explorateurs lors du Festival des Étonnants Voyageurs de cette année, nous avons également eu l’opportunité d’assister à des débats en lien avec l’actualité la plus brûlante : la guerre en Syrie et l’afflux de migrants en Europe.

 

Une table-ronde intitulée « Sur la route avec les migrants » a notamment eu lieu à l’École nationale supérieure maritime de Saint-Malo. Y étaient présents Olivier Jobard et Claire Billet, tous deux auteurs de « Kotchok », un ouvrage relatant leur expérience en compagnie de cinq Afghans ayant entrepris un périlleux voyage à destination de l’Europe, ainsi que Jean-Paul Mari, auteur des « Bateaux ivres » qui retrace l’odyssée d’une vingtaine de migrants en Méditerranée. Sous la modération d’Hugo Billard les trois auteurs/journalistes ont donc entrepris de relater leur expérience à un public sidéré par ces témoignages bouleversants et révoltants.

Kotchok

Un point technique pour commencer : le terme « migrant » désigne une population qui bouge d’un endroit à un autre et qui revient selon les saisons (c’est le cas des touristes ou encore des oiseaux migrateurs). Il serait plus pertinent dans le cas présent de parler de réfugiés car c’est le statut de la plupart de ceux qui viennent en Europe. Seulement beaucoup finissent par passer de ce statut très honorable de « réfugié » à celui beaucoup moins enviable mais hélas plus courant et surtout plus péjoratif d’« immigré sans papiers ». Il faut savoir qu’en France, une demande d’asile peut prendre entre six mois et deux ans. Dans certain cas il faut six mois rien que pour obtenir un rendez-vous pour retirer un dossier à la préfecture. Il y a une volonté affichée de lasser les gens pour limiter le nombre de demandes. (Petite recommandation sur le sujet : le roman graphique de Mana Neyestani : « Petit manuel du parfait réfugié politique »)

Petit manuel du parfait réfugié politique

Chacun des trois auteurs présents insistent sur leur volonté de rendre par le biais de leur livre un peu de leur identité aux migrants qu’on a trop tendance à considérer comme de simples chiffres, quand ce n’est pas tout bonnement comme une menace. On peine aujourd’hui à considérer les migrants comme des êtres humains à part entière et non comme une vaste masse informe et un peu effrayante. Quel point commun, par exemple, entre ce Syrien qui fuit le fanatisme religieux pour sauver sa famille et ce jeune Érythréen pour qui l’Europe représente l’espoir de devenir une star de football et d’oublier la misère, si ce n’est l’étiquette de « migrant » qu’on leur a collé à tous les deux ? Tous ces gens ont des histoires complètement différentes les unes des autres et la seule chose qui les unit tous, c’est cet espoir qui les anime de trouver une vie meilleure en Europe. Ce ne sont ni des anges, ni des envahisseurs mais des hommes, avec tout ce que cela comprend de nuances.

Les bateaux ivres

Autre point d’accord entre les différents intervenants : si les migrants sont si dérangeants aujourd’hui c’est parce qu‘ils changent la vision que nous avons du monde. Jusqu’à présent la Méditerranée c’était la chaleur, la douceur, la lumière : aujourd’hui difficile de la considérer autrement que comme un cimetière. Rien que l’année dernière, plus de 3700 morts ont été recensées dans cette zone. Et il ne s’agit que des cas où on a effectivement retrouvé les corps ou les débris des embarcations… Il n’y a d’ailleurs pas que les naufrages qu’il faut craindre. Jean-Paul Mari détaille les périls qui attendent les migrants sur la route, notamment du côté de la Libye où il explique que c’est un véritable retour à la traite négrière qui a eu lieu puisque les individus noirs qui s’aventurent sur ce territoire sont systématiquement torturés, violés et vendus.

MigrantsPhotographie de Sergey Ponomarev, vainqueur du Prix Pulizer 2016

Et pourtant, malgré tous ces dangers ils viennent quand même… Pour l’auteur la raison est simple : ce n’est pas leur propre sécurité ou leur propre avenir qu’ils cherchent à obtenir mais ceux de leurs enfants. C’est pour cela qu’on ne pourra pas les arrêter. Il donne même l’exemple très parlant de cette femme qu’il a secouru d’un navire en train de sombrer en Méditerranée et qui avait entrepris le voyage avec un bébé de quelques mois. Lorsque l’auteur lui demande la raison d’une telle folie, la jeune femme explique avoir été mariée de force à un inconnu beaucoup plus âgé qu’elle : un destin qu’elle a souhaité épargner à sa fille nouvelle née. Et c’est là le cœur de leur motivation : même s’ils doivent être torturés, violés, vendus, même si arrivés à destination ils sont confrontés au chômage, à la bureaucratie et au racisme, ces hommes et ces femmes savent que chez nous il n’y a ni épidémie mortelle comme Ebola, ni bombardements, ni guerre civile, ni mariage forcé.

A Syrian refugee kisses his daughter as he walks through a rainstorm towards Greece's border with Macedonia, near the Greek village of Idomeni, September 10, 2015. REUTERS/Yannis BehrakisPhotographie de Yannis Behrakis

 

Et l’auteur de conclure par cette phrase dans un silence pesant : « L’Eldorado de l’Europe n’est pas un mythe, et ils le savent. » De quoi nous faire réfléchir et mesurer un peu plus notre chance…

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Publié le 22 mai 2016, dans Récit contemporain, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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